Une rue discrète du centre, à deux pas de la bibliothèque et du théâtre. Elle porte le nom de l’homme qui, le premier, a fait entrer le corse en littérature. Et qui, toute sa vie, a défendu l’italien comme langue de culture de l’île.
Contexte historique
Une famille de Terra Vecchia
Salvatore Viale naît à Bastia le 6 septembre 1787, dans une famille de commerçants aisés de Terra Vecchia, d’ascendance génoise. Le détail n’est pas anodin : l’un de ses ancêtres, Benedetto Viale, fut gouverneur de la Corse pour la République de Gênes. La rue honore donc une lignée attachée à la ville depuis le palais qui la dominait.
Son père siège au conseil municipal ; son oncle, Tommaso Prelà, est médecin du pape Pie VII et exercera sur lui une influence durable. C’est à Rome qu’on l’envoie étudier, puis à Pise, où il obtient son diplôme d’avocat.
Le magistrat
Il rentre en Corse en 1816, nommé substitut du procureur près le tribunal correctionnel de Bastia. Juge d’instruction en 1819, conseiller à la cour d’appel en 1826, il fera toute sa carrière dans la ville.
Cette activité judiciaire nourrit son œuvre. Il consacre une grande part de ses écrits à la vendetta, qu’il observe depuis le prétoire, et à la littérature populaire corse, qu’il recueille et étudie à une époque où personne ne la juge digne d’attention.
La Dionomachia
En 1817 paraît la Dionomachia, long poème héroï-comique écrit dans la veine de la Secchia rapita de Tassoni, celle-là même dont Boileau s’inspira pour Le Lutrin. Le texte est en italien, mais il y insère des vers en corse : c’est la première fois que la langue entre dans une œuvre littéraire d’importance.
Le poème est remarqué par Stendhal et par Lamartine, dont Viale devient l’ami. Il connaîtra cinq rééditions au cours du siècle.
Le paradoxe
Viale n’est pas un militant de la langue corse au sens où on l’entendrait aujourd’hui. Libéral, il œuvre à la reconnaissance des traditions populaires de l’île, mais il défend simultanément l’italien comme langue de culture historique de la Corse, contre l’installation du français.
Cette position, contradictoire pour un lecteur d’aujourd’hui, est parfaitement cohérente pour un Bastiais de 1830 : le corse est la langue qu’on parle, l’italien celle qu’on écrit, et le français celle qu’impose une administration récente. Il meurt à Bastia le 23 novembre 1861.
À voir sur place
- La proximité de la bibliothèque
La bibliothèque municipale est à cent mètres, place du Théâtre. Son fonds patrimonial porte le nom de Tommaso Prelà, l’oncle de Viale : deux générations d’une même famille inscrites dans le même quartier. - Les plaques bilingües
Regardez celle de la rue elle-même, puis celles des rues voisines. Le principe du français doublé du corse est exactement ce que Viale n’aurait pas conçu ainsi : pour lui, le second registre eût été l’italien. - L’échelle de la rue
Étroite, sans monument, sans commerce emblématique. La ville a donné à son premier écrivain une voie modeste, là où elle a donné un boulevard à Paoli. - Le voisinage du théâtre
Bastia entretenait un goût prononcé pour l’opéra italien. La rue d’un écrivain de langue italienne à côté du théâtre n’est probablement pas un hasard de plan.
Situer le lieu
Dans le centre-ville, entre le boulevard Paoli et la place du Théâtre. Rue de plain-pied, courte.
Poursuivre à côté
- Le Palais des Gouverneurs, où siégea son ancêtre Benedetto.
- Boulevard Paoli, l’autre façon d’honorer une figure corse.
- Rue César Campinchi, autre magistrat bastiais devenu nom de rue.